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    Pérégrinations d'un chevalier errant

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    Nerestang

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    Date d'inscription : 24/05/2017

    Pérégrinations d'un chevalier errant

    Message par Nerestang le Ven 29 Déc - 23:28

    Une silhouette sombre et grande, à l'aspect presque décharné, se détachait du morne paysage. Perché en-haut d'une colline qui surplombait les plaines des Hautes-Terres, drapé dans une cape qui dissimulait l'acier de son armure, se profilait l'ombre d'un Chevalier errant au visage émacié et la mine patibulaire. Cette même colline abritait une multitude de tombes, sobres monuments funéraires rendant pour la plupart hommage à des soldats inconnus, morts lors de la Troisième Guerre. Une de ses tombes se distinguait des autres car elle était décorée par une tulipe rouge aux pétales éclatants, dont la coloration vive tranchait foncièrement avec le reste des environs.

    Il avait plu sans discontinuer toute la journée durant, alors les vêtements du Chevalier semblaient rincés, lourds et dégoulinants. La crinière brune qui encadrait son visage buriné était plaquée en arrière, ce qui n'avait rien pour adoucir l'expression d'âpre fermeté qui se dégageait de l'homme. Une maigre éclaircie ne tarda pas à percer le tissu nuageux, chassant courageusement la grisaille automnale pour venir éclairer ce faciès singulier. Un front plissé par la sévérité, des yeux vert olive embrasés par une hardiesse glaciale, froide et implacable détermination. Cependant, les flammes givrées de cette énergie semblèrent s'étouffer, d'un coup. Alors que le regard de l'individu s'était égaré, fixement échoué sur la pierre brute.

    Le Chevalier s'agenouilla, à quelques pas de la tombe en question, celle affublée d'un nom particulier, qui vibrait en écho assourdissant entre les parois de son âme, caverne secrète et tortueuse, rarement explorée. Cyranas Arran. Des lettres imprimées aux racines de son être aussi sûrement qu'elles étaient inscrites dans la pierre grise. Il s'affaissa devant la puissance d'une telle évocation, abdiquant, ses forces l'abandonnant lâchement. Avec lenteur, toutefois, empreint d'une certaine résistance. Comme s'il cherchait à lutter contre la fulgurante amertume qui venait de s'abattre sur lui au même titre que la foudre fait ployer le chêne robuste. Là, au seul endroit sur cette terre où il pouvait renoncer, seul moment de faiblesse passagère qu'il s'autorisait, chichement. D'un geste presque incertain, il décrocha le poignard de son ceinturon. Pour venir positionner la pointe contre son estomac, à l'emplacement où l'on perçait pour atteindre directement le foie. Un dernier regard sur les inscriptions gravées à même la pierre, avant de clore ses paupières et ralentir son souffle. Et ressentir la morsure du froid, entendre le sifflement du vent. Deviner le battement de sa propre poitrine, aussi, qui se soulevait de temps en temps. Jusqu'à ce qu'une voix métallique, distante et presque surnaturelle, ne vienne troubler ce bref moment de paix, repos mérité du guerrier solitaire.

    «Ce petit rituel fonctionne toujours, mon fils? Côtoyer la mort au quotidien ne te suffit donc plus pour te sentir en vie? Faut-il dorénavant que tu menaces de te l'infliger par tes propres moyens pour prouver qu'aucune malédiction ne t'étreint? Qu'au moment venu, lorsque aucune force ne tiendra plus, que toute énergie aura déserté ton corps, tu auras encore cette possibilité-là. Que tu n'es pas un esclave du destin et des circonstances.»

    Le Chevalier tourna machinalement la tête pour considérer son interlocuteur. Forme éloignée et translucide d'un vieil homme, fier et altier, aux traits familiers.

    «Tu penses tout connaître de moi. Et c'est ce que tu disais souvent, autrefois. J'espérais que dans la mort, tu aurais eu acquis un rien de clairvoyance. Que tu aurais su qu'il n'en était rien, en réalité.
    -Je n'ai jamais su t'atteindre, mon fils. Et c'est sans doute mon plus grand chagrin. Tu m'as remplis d'honneur et de fierté, toujours. Pourtant, nous n'avons jamais été proches. J'ai longtemps pensé que c'était ma faute.
    -C'était la mienne en vérité, n'est-ce pas? articula lentement le fils tandis qu'il esquissait un sourire sans joie.
    -En toute franchise, je ne saurais te le dire avec exactitude, car moi-même je l'ignore. Mais elle, en tout cas... L'illusion se tue brièvement et guida son regard vers la tombe de Cyranas. Elle y est parvenu. D'une façon ou d'une autre. C'était une femme très spéciale, je te l'accorde. Et je comprends que tu puisses penser qu'elle était unique en son genre. Inimitable, sans pareil. Mais c'est un mensonge que tu te répètes inlassablement pour te prémunir d'une douleur similaire. Ce n'est pas ainsi qu'on vit, mon fils. Pas dans la peur, l'angoisse et l'appréhension.»

    Le Chevalier errant, toujours agenouillé, émit un reniflement de dédain. Pourtant, un tressaillement désagréable lui traversa le corps, hérissant jusqu'aux poils de son échine. Lui faisant l'effet d'une douche froide. Dans un souffle au timbre contrôlé, la mâchoire crispée, il répliqua sèchement.

    «Je n'ai plus besoin d'elle depuis longtemps. Dans la fin, elle a fini par me trahir moi et tout ce en quoi elle croyait.
    -Tu ne penses pas de telles choses, mon garçon.
    -Peu importe. C'est ainsi que je fonctionne le mieux et que je continuerais de fonctionner. Tu n'es pas en mesure de le comprendre et tu n'es pas le seul. C'est triste mais je n'en ai cure. Je parcours nos contrées et les débarrasse de leurs souillures, jour après jour. Tel est mon quotidien. Sans demander mon reste, seulement porté par la force de ma volonté. Et je ne ressens pas d'autre besoin que celui d'avancer et accomplir cette mission qui est la mienne. Il faut bien que certains le fassent, après tout. Qui doit se charger des tâches cruelles, des besognes ingrates? Qui doit se sacrifier pour que d'autres n'aient pas à le faire? Ceux qui le peuvent. Ce sont eux qui en sont chargés. Et j'en fais partie, il en est ainsi.»

    La vision du père parut glousser silencieusement. Le Chevalier errant sentit sur lui le regard doucement serein de son paternel. Il était tel qu'il s'en souvenait, à peu de choses près. Le menton fièrement redressé, recouvert par une épaisse barbe blanche immaculée. Comme dans ses souvenirs, il entreprit de marcher longuement en cercle autour de lui, les mains fermement croisées dans son dos. Avant de se retourner plus franchement vers lui et le transpercer de son regard vif, presque malicieux, mais duquel perçait une tristesse palpable.

    «Il y a toujours eu une formidable logique à tes raisonnements... Après tout, cela fait partie des choses que nous avons en commun, tous les deux. Mais nous ne sommes pas tous aussi forts et entêtés que toi, mon fils, de toute évidence. Certains d'entre nous sommes incapables de vivre en parias pour le restant de nos jours. Toi, en revanche, tu vis comme un monstre, une bête condamnée à l'exil de sa propre solitude. Une ombre de l'intérieur. Cette ombre s'épaissit et elle finira par te recouvrir tout entier. Encore un peu, et aucune lumière ne saurait tamiser les ténèbres dévorantes qui grandissent en ton sein. Je t'en supplie, ne gaspille pas ainsi les années qu'il te reste à vivre. L'existence que tu mènes ne mérite pas d'être vécue. Dépose les armes, arrête le combat. Ou alors combats autrement. Pour quelque chose qui en vaille la peine.»

    Cette dernière tirade soutira un gloussement sinistre au Chevalier errant. Un ricanement rauque et haché, rendu discordant par le manque de pratique. Son regard s'embrasa de nouveau, illuminé par la flamme dévorante de ses convictions, certitudes fanatiques d'un esprit égaré.

    «Je me bats chaque jour que le ciel fait pour éradiquer le mal sous toutes ses formes, partout où je le croise. N'est-ce pas là un idéal de bien? Une juste cause?
    -Faire le bien et supprimer le mal peuvent être deux choses bien distinctes. Lorsque tu parviendras à déceler cette infime nuance, peut-être pourras-tu réaliser toute l'étendue de ton potentiel. En attendant, ce potentiel est gâché. Pire que ça, il pourrait même être anéanti et faire place à quelque chose de bien plus tragique. Tu marches au bord d'un précipice sans fond. Le vide t'appelle et dans ses abysses tu risques d'être englouti. Ne cède pas au désespoir, il ne tient pas ses promesses.
    -Tu n'existes plus que dans mon esprit, vieil homme. Tout ce que tu dis là n'a aucun poids, aucun sens. Je suis peut-être à moitié fou... Mais si j'écoutais les paroles de ma propre démence, tel serait mon salut.
    -Comme tout homme, tu disposes de voix intérieures. Les tiennes se matérialisent plus ostensiblement car tu refuses de reconnaître ces pensées, ces émotions, ces sentiments... comme les tiens. Ton regard est d'une rare, épouvantable lucidité sur le monde qui nous entoure et ceux qui le peuplent. Pourtant, tu es aveugle à ta propre nature.
    -Je reconnais là ton goût pour les paradoxes, Père. Mais tu es mort depuis des lustres et j'en ai plus qu'assez d'être impliqué de force dans tes petites lubies de l'esprit. Avec tout le respect que je te dois, je n'ai pas besoin de tes conseils.
    -Je suis l'une des dernières manifestations de l'espoir qui subsiste en toi. Tant que je peux encore te faire mes remontrances, cela veut dire que tout n'est pas perdu.
    -Alors l'espoir fait vivre même les morts. Je m'en souviendrais.»


    Un sourire las se peignit sur le visage irréel du Père Nerestang, à mesure que l'illusion se troublait avant de disparaître complètement. Le léger rictus sardonique qui ornait les lèvres sèches de Lawrence s'évanouit presque en même temps, son visage recouvrant tout de sa froide austérité. Il avait déjà oublié cette discussion impromptue. Ce n'était pas la première fois qu'une manifestation venait l'importuner pour lui faire la morale ou lui donner des leçons. Par conséquent, ces dernières étaient rarement retenues. Le Chevalier errant s'éternisa encore un peu, avec le silence pour seul compagnon, avant de retrouver sa monture et partir au galop.
    Il ne regardait pas en arrière. Pas cette fois-ci, ni jamais. Au lieu de cela, il chevauchait à bride abattue au travers des Hautes-Terres d'Arathi. Pays de ses origines, tertre de sa naissance. Non loin devait se trouver les ruines de son domaine saccagé, quelque part à l'Est du Viaduc de Thandol. Là non plus, il n'y retournerait pas. Flanqué sur son destrier, il sillonnait l'étendue de rase campagne, porté par le vent venu du Nord. Village après village, campement après campement. Repoussant toujours plus loin son horizon. Comme pour mettre de la distance entre lui et l'humanité. Ne s'arrêtant jamais trop longuement dans un même lieu, par refus de s'y attacher. Alors il avançait, toujours, mu par une détermination voisine de l'obsession. Fuyant vers l'avant, sans se retourner.

    Pourtant son image restait avec lui, maintenant et pour l'éternité. Vestige tenace, ombre douloureuse du passé. Il ne l'avait pas oublié. Telle qu'elle avait été, à l'exacte identique, inchangée. Le souvenir immuable de son visage, ferme à sa façon, parfois aussi sévère que le sien. Duquel transparaissait à l'occasion le soupçon d'une tendresse infinie, qu'elle avait su lui vouer pour faire tomber ses remparts de dureté. Un visage qu'il connaissait dans la moindre de ses ridules, de ses torsions, de ses pudiques expressions. Ses yeux noirs et pénétrants, étangs sombres dont les profondeurs détenaient sur lui ce pouvoir si singulier. Celui de le happer, inexorablement, et devant lesquels il s'était si souvent senti vulnérable, dénudé. Heureux, aussi. Peut-être même comblé, au hasard de quelques rares moments volés. Tout cela, évidemment, il ne lui avait pas avoué. Ça et toute une foule d'autres détails, peut-être futiles mais qu'il n'avait jamais su remarquer ou apprécier chez le commun des mortels. Parmi lesquels sa propre famille, dusse-t-il se l'avouer honteusement. Feu son épouse et même son propre enfant. Figures de son existence d'antan qui se manifestaient à lui, parfois. Intrusives illusions. Sous des attributs flous, changeants dont il avait oublié la véritable carnation. Avaient-ils réellement compter à ses yeux, pour qu'il les renie si simplement? Néanmoins, c'était eux qu'il évoquait lorsqu'on le forçait à dévoiler son histoire. Eux qui étaient à présent des inconnus, de vagues réminiscences du passé. Alors qu'elle, la seule personne qui eût compté à ses yeux...

    Il n'avait jamais su comment la raconter. Alors il la conservait jalousement pour lui, en son sein. Mentor, alter ego, complice et bien aimée...
    Celle-là même qu'il avait tué, de ses propres mains.

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