Guilde militaire présente sur World of Warcraft, serveur Kirin Tor


    L'inébranlable

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    Pleasance Hargreaves

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    Date d'inscription : 10/05/2017

    L'inébranlable

    Message par Pleasance Hargreaves le Mer 23 Aoû - 20:14



    Le Berger, l'Assidue et la Rêveuse



    Le temps accordait toujours la même constante à la région. Une petite couche de neige en hiver, juste de quoi se chausser pour plus chaud et s’enfoncer de quelques centimètres au fil des pas. Sortir le bonnet puis se couvrir le cou d’une écharpe tricotée avec la laine que donnait le troupeau. En été, on ressentait un minimum l’air frais que procure l’altitude. Cette sensation revigorante qui passe dans les poumons, fouette le sang et requinque.

    Il y avait dans ces montagnes à l’herbe bien verte et fournie un foyer, petit. Le père était un brave berger qui avait en tout et pour tout un cheptel d’une trentaine d’animaux. Ses journées étaient rythmées à mener en pâturage les moutons, les tondre, faire les marchés dans les villages bien plus bas, s’occuper de la terre et des quelques tâches annexes pour faire vivre ses animaux et ses enfants.

    Elles étaient certainement sa plus grande fierté. Deux filles, jeunes mais travailleuses, un peu gaillardes mais la campagne voulait qu’elles le soient. La première, plus grande en âge, l’était aussi par la taille. Des cheveux longs lui venant aux épaules, elle avait de grands yeux bruns, ronds comme des billes et des rougeurs continuelles aux joues qui lui donnait son air rustique. Elle paraissait être une éternelle renfrognée. Très terre à terre, elle avait délaissé depuis bien longtemps les amusements des jeunes années avec les jouets de bois et les poupées de chiffon pour se consacrer uniquement à soutenir son père et faire vivre le foyer.

    La seconde, plus petite, en âge, laissait grandement son esprit s’évader dans des songes éphémères et soudaines, ce qui lui valait bien souvent les remontrances sèches de sa sœur. Son père s’amusait de ces phases qu’elle pouvait avoir, la faisant revenir plus tendrement dans la réalité sur la douce interrogation qu’il émettait : «  Princesse, tu es là ? » Elle était tout aussi travailleuse que son aînée, parfois le manque de force la ralentissait, et même si un bon quart d’eau du sceau, puisée fraîchement, se déversait sur le chemin pour mener à la maison, on voyait la fierté briller dans ses yeux quand elle le déposait finalement aux pieds de son père.

    La mère avait laissé ce petit bout de famille continuer dans la vie, la sienne s’étant faite emporter par une maladie incurable. Les derniers mois furent intenses et difficiles à supporter. Il fallait s’occuper des bêtes, même si le moral n’était pas présent mais surtout être là pour elle, et c’était là le plus blessant. La lueur du regard qui déclinait de jours en jours et pourtant un doux sourire qui promettait un avenir radieux. La toux qui devenait incessante à s’en époumoner. La fièvre qui ne lui donnait pas de répit. Ce fût un soulagement amer, lorsque, enfin son regard vint à se clore pour de bon.



    Un autre jour noir se profilait, quelques mois plus tard, sans pour autant le soupçonner…



    Les clochettes des moutons tintaient au gré des déplacements pour brouter l’herbe. Le soleil donnait sur la région mais la famille portait facilement le gilet sans manches. Le cheptel stagnait aux devants de la petite maison en bois. La plus jeune des sœurs attendait sagement que son père arrive. Aujourd’hui était un jour spécial, enfin on lui apprendrait à conduire le troupeau. Ou plutôt, elle en aurait la responsabilité. Elle voyait parfaitement le chemin à faire, par ou passer, les zones ou il fallait être prévenant avec les animaux pour ne pas qu’ils s’éparpillent. Elle se voyait déjà a babiller pour conduire. En définitif, elle songeait une énième fois, mais personne pouvait savoir que ces rêveries étaient loin d’être insignifiantes.

    - Tu vas rester à la maison, cette après-midi. Je vais conduire le troupeau avec ta sœur et elle va s’exercer à le mener, fît le père pour sa première fille dans un fin sourire bienveillant.
    - Elle ferait tout aussi bien de préparer les légumes, si elle ne se coupe pas. Nous allons être en retard pour le souper, souffla cette dernière.
    - Je sais. Cependant, Monsieur Georges doit passer pour prendre deux sacs de laine. C’est un bon ami et en rien il ne tenterait de m’entourlouper pour l’argent, mais tu dois apprendre à gérer le commerce aussi. Et puis…, Son regard trahissait déjà un grand amusement, si tu n’as pas envie de manger un potage avec des légumes à peau, c’est peut-être mieux ainsi.
    - Hmmmff, réprimât l’aînée avant que son père ne reprenne de manière plus sérieuse.
    - Tu sais ma chérie, je ne serais pas là éternellement, votre mère avait encore beaucoup à vous apprendre que je ne saurais faire. Plus tu grandis, plus tu es apte à reprendre le troupeau. Tu dois veiller sur ta sœur, mais ta sœur devra aussi t’aider. Je pourrais te laisser partir avec elle, cette après-midi, mais la brusquer ne servirait à rien. Elle est une jeune enfant encore dans son monde, comme tu l’as été. Comme je l’ai été. Laisse-lui du temps, simplement. Tu es Madame Hargreaves maintenant. Et j’ai besoin de toi pour remplacer ta mère qui était si merveilleuse quand je devais conduire les bêtes.

    Il déposa un délicat baiser sur le front qui la fît fermer les yeux sur l’instant. Puis dans un dernier regard paternel il sortit de la maisonnette pour retrouver son autre fille.

    Les deux empruntèrent le chemin pour aller plus loin dans les hauteurs, faisant prendre au troupeau la direction. La petite route de cailloux et graviers donnait sur une vue imprenable. Plus en bas on supposait le village. Le cours d’eau fendait en deux la montagne d’où ils se trouvaient et son opposée. Le ciel était comme bien souvent dégagé et d’un bleu limpide. Quelques nuages laineux à l’image des bêtes se perdaient parfois dans l’immensité azur.

    Une bonne heure s’écoula tandis que l’ascension se faisait plus risquée. Désormais, le côté gauche n’était plus un simple coteau abrupt mais bel et bien des surplombs, comme de courtes falaises. Mais déjà, la jeune meneuse pensait à la suite. A ce pont de bois marqué par le temps qui grinçait dangereusement. A comment négocier le passage avec les animaux, pour qu’ils ne se ruent pas tous en un tas compact. C’est à cet instant même qu’elle revint à la réalité, le regard porté sur la gauche. L’une des bêtes venait de quitter le reste pour aller brouter quelques fleurs bien formées non loin du vide, comme sur un petit plateau qui ferait appendice au chemin principal. Cependant, c’était loin d’être un plateau simple, le dénivelé était tel qu’on pouvait aisément dans un faux mouvement se retrouver quelques quinze mètres plus bas.

    La jeune fille intima aux animaux de s’arrêter avec l’intonation adéquate, le père ajouta un peu de fermeté pour arriver au résultat souhaité, mais ce fût un succès pour elle. La jeune bergère commença à descendre pour retrouver l’animal, mais l’humidité présente sur la verdure faisait glisser courtement ses pas déjà loin d’être assurés. Finalement à se retrouver sur l’arrière-train, son cœur s’emballa quand elle vit la chute qu’elle pouvait faire, ce qui la tétanisa sur l’instant.

    - Attention à toi, Princesse. Ne bouge plus… Je vais m’en occuper.

    Le père fronça les sourcils, il ne s’agissait pas qu’il arrive un malheur en ce jour alors qu’elle conduisait parfaitement les animaux. Il l’aida à se relever et s’écarter, pour se retrouver à s’approcher du mouton bien trop tranquille, qui continuait à manger l’herbe fraîche. Son bâton de conducteur lui assurait des appuis qu’il ne trouvait autrement. Il devait contrebalancer toute la lourdeur de son poids pour ne pas se laisser emporter. A portée, il gratifia l’animal d’une tape vers le gigot. Celui-ci se précipita avec hâte en des bonds de cabri pour remonter.

    C’est à ce même moment, que perdant l’équilibre, le père se retrouva à basculer en arrière, là ou la pesanteur ne fît que de l’attirer : Une quinzaine de mètres au bas. La jeune fille cria tout ce qu’elle pût pour appeler son père. Rien n’y fît. En panique et les larmes déjà aux yeux, elle revint sur ses pas pour obtenir un autre angle de vision. Il était au sol, contre les rochers, inerte. Du sang à la figure. Les tremblements la prirent, les choses se bousculaient dans sa tête avec incohérence. Les animaux qui étaient plus haut, calmes. Son père là. Sa sœur, au bas. C’était la solution. A toutes jambes elle entreprit de l’avertir. Jamais elle n’eut a courir comme cela. Avec une telle intensité. Parfois ses chevilles se tordaient sur les cailloux qui formaient l’aspérité du sol et même si la douleur était présente, elle en faisait fi, de manière inconsciente. Le chemin du retour était entièrement embrumé de ces larmes qui n’arrêtaient pas de s’écouler. Après une bonne demi-heure de course, elle percuta la porte de la maison, ce qui l’ouvrit avec vacarme :

    - Papa est tombé ! Papa est tombé !

    Sa sœur qui venait de tressaillir sous l’offensive qu’elle avait donné à la porte se délesta de son activité pour la questionner tout aussi soucieuse et avec énervement, les mains sur les épaules.

    - Comment ça « Papa est tombé ?! » Ou ?! Quand ?! Qu’as-tu fait encore ?!
    - Les...Les… Le chemin. Le chemin avant le pont. Il est tombé dans le vide.
    - … Tu pouvais pas le dire plus tôt ? Potiche.

    L’aînée venait de prendre les devants, ses mains relevaient sa jupe. La cadette, encore sonnée de la scène suivi par la même occasion. Qui aurait cru qu’elle serait aussi résistante dans un moment de panique pareil. Elle allait courir pour une heure, les chevilles douloureuses.

    Les filles arrivèrent sur le lieu.

    - Ou est papa ?
    - L-...à, là, lui indiqua la plus jeune, l’index vers le rebord. J’avais peur pour le pont et j’ai pas fait attention. Le mouton s’était approché, j’ai pas réussi à le remonter. Papa y est allé, il est tombé.
    - Mais qu’as-tu fait… mais qu’as-tu fait… s’exaspéra sa sœur, partagée entre surprise, colère et tristesse.

    Elle s’approcha du bord pour observer le père, toujours au bas. Il n’avait pas bougé et son regard était toujours ouvert… et pourtant si absent. Elle s’effondra au sol, en sanglotant. Un « non » fusa avec haine dans l’altitude de la montagne qui rétorqua avec écho par trois fois, avec dégression d’intensité. Elle était abattue. La plus jeune l’était elle aussi. La peine de sa sœur ne faisait que décupler la sienne. Était-elle responsable de ce qu’il s’était passé ? Pourquoi ce maudit mouton s’était-il écarté sans qu’elle n’arrive à le voir ? Pourquoi Papa la faisait conduire aujourd’hui ?

    Plongeant ses doigts dans la terre, la respiration de l’aînée se faisait plus bruyante. Elle martela le sol d’un poing rageur pour se lever. Ses pas étaient déterminés et animés d’une haine profonde, pure.

    - Papa est mort à cause de toi… Tu as abandonné le troupeau… Pourquoi nos parents t’ont-ils fait si idiote ?!, Ses mains venaient de s’agripper autour du cou de sa petite sœur.
    - Je suis désolée… Je suis désolée… , lui pleura dessus celle-ci dont le souffle commençait à se faire difficile. Arrêttt-… Arrg...-

    Elle ne comprenait plus ce qu’il se passait. Ses propres mains tentaient de contrer la force que mettait sa sœur à l’étouffer, mais en vain. Elle n’était pas de taille à lutter. La réalité devenait trouble tandis que les cris et les insultes qu’elle recevait ajoutaient une dimension davantage chaotique. Dans ses dernières énergies, elle essaya de supplier sa sœur , « Je t’en… prie… Pl-... » avant de tomber au sol, inconsciente.

    Sa grande sœur venait de la lâcher quand elle vint à basculer sur le côté, trop faible pour batailler plus. En pleurs, elle la laissa là, tout comme son père plus bas. Figée dans le décor. Elle partit rejoindre la maison...
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    Pleasance Hargreaves

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    Re: L'inébranlable

    Message par Pleasance Hargreaves le Dim 15 Oct - 20:52





    Jamais deux sans trois



    Enfin le tumulte des sensations se faisait ressentir. Le mélange de la fraîcheur couplée à la douleur et au malaise. Le visage de la jeune fille était d’un teint livide à en faire pâlir le blanc lui-même. Le vent faisait vaciller comme il pouvait les courts centimètres de cheveux blonds que possédait sa tête. Ses paupières palpitèrent subitement, en premier lieu. Puis sa bouche s’entrouvrit, juste assez pour happer l’air qui ne faisait que se glacer davantage au fil que le soleil se cachait de l’autre côté de la colline, pour laisser place à la pénombre malgré sa timide présence au dessus des nuages. Ses doigts palpèrent l’endroit, quand enfin ses iris d’un vert céladon se firent visibles. Les pupilles naviguant de grosseur pour se réadapter, c’était un ciel triste qu’elle réussissait à distinguer, le profil de quelques arbres aussi, plus loin. La fillette mit d’instinct une main à son cou, comme par prévention, protectrice. La mémoire lui revenait et elle ne voulait y croire, incapable de réaliser pour de bon ce qu’il était arrivé. Une envie soudaine de régurgiter lui fit contracter quelques haut-le-cœur, le paradoxe même puisqu’une sensation poussive de faim lui tordait l’intérieur des viscères. Elle s’entreprit à se relever en basculant sur le côté puis en poussant à la force de ses bras. Elle était loin d’être frêle, mais une fatigue extrême l’accablait, si bien que ses membres en tremblaient comme des feuilles sous bourrasque. L’air glacial lui mordait les joues et le visage. La robe longue qu’elle portait à merveille, avait subi des intempéries, mouillée dans son entièreté ainsi que le petit gilet sans manches. Sa vue se troublait, parfois basculant comme si, sur un bateau à tanguer, elle avisait le lointain. Quelque chose n’allait pas, elle le ressentait de plus en mieux, c’était dans ses besoins vitaux : La soif, la faim.

    Un premier pas en avant, incertain, sur le chemin et déjà ses chevilles malmenées cédèrent, la faisant basculer purement et simplement sous son poids, au sol. La jeune fille venait de retrouver conscience suite à l’évanouissement et déjà il voulait la ramener à elle. Elle ne devait pas se laisser aller à définitivement succomber. L’étreinte lui promettait d’être douce pourtant, si enfin ses yeux se fermaient. Peut-être lui laisserait-elle du répit en repoussant toutes ces douleurs, ces palpitations constantes, les sueurs qui parcouraient tout son corps ? C’est avec une force fragile qu’elle se redressa pour avancer de nouveau.

    Elle descendait en titubant le coteau, en direction de chez elle. Toutes les secondes paraissaient éternité, tous les efforts surhumains. Manger et boire, voici tout ce qu’il fallait. Quand enfin la maison se dévoilait, la nuit s’était parfaitement installée, dans le calme. Les fenêtres étaient habitées de la lumière chancelante que procure la flamme d’une lampe à huile, c’était sa sœur, indéniablement. Son chemin se fit en direction de la petite grange ou résidaient les moutons ainsi que le stock de bois. Elle mit conviction à étouffer son arrivée maladive et traînante. Une fois la porte refermée derrière elle, la fillette se dirigeât vers l’auge des animaux sans prendre le temps de voir qu’aucun n’était présent. L’eau avait stagné, du foin flottait à la surface, en d’autres circonstances le tout aurait réussi à être vomitif, sauf là. Elle bu quelques gorgées, sans même sentir véritablement que cela avait mal vieilli. Puis se traînant là ou l’on entassait le grain complémentaire elle s’y laissa tomber, comme dans une bonne épaisseur de neige pour finalement avaler plus ou moins difficilement un maïs très dur. La sensation de douleur ne la quittait pas, tout autant que celle du malaise. L’inconfort et la peur la prenait aussi : Qu’adviendrait-il du futur ? Mais enfin, elle s’accordait à fermer les yeux pour de bon quoiqu’il puisse arriver ...



    *********



    Le crissement des pentures d’une porte de bois avec des gonds tout aussi vétustes. Voici ce qui la fît sortir de son sommeil précaire. Il avait été reposant du peu qu’elle su profiter, mais contre son gré, ses sens restaient en alerte. La lumière faiblarde de l’extérieur s’introduit en la petite grange de paire que l’ombre d’une silhouette qu’elle savait déjà nommer. Toujours aussi renfrognée naturellement, sa sœur venait d’un pas plus mort qu’habituellement en direction des fagots de bois. La jeune fille retint sa respiration, affalée dans le grain, désormais figée, les yeux arrondis au plus grand, eux-mêmes parcourus des notes de l’appréhension qui tournaient amèrement et dangereusement à la peur. L’adolescente se saisit finalement du bois cerclé de deux cordes solides en les extrémités pour s’en retourner. A peine venait-elle de faire deux pas qu’elle s’arrêta de manière nette pour détourner la tête étrangement dans son dos et fixer sa sœur, étendue. La plus petite en fît autant, le cœur battant au rythme adéquat des situations anxiogènes. Elles se regardèrent longuement, sans mot dire. Le crachin au dehors s’abattait sur la carcasse de l’abri.

    - Tu es revenue … , souffla l’aînée tandis que sa tête soulignait une certaine désapprobation. Sa petite sœur terrifiée ne su quoi lui répondre. Quelques brides de mots au mieux, rien de concret, juste de quoi bégayer, ses mains en avant tremblantes pour tamiser la situation ou demander grâce. Tu es revenue parce que tu penses être encore ici chez toi depuis ce que tu as fait ? Sale garce. Disparais ! Disparais de ma vie ! Disparais de notre vie ! Ne croise le chemin de personne, tu n’engendres que du mauvais comme un oiseau de malheur que tu es.

    Dans sa tirade qui ne se fît qu’en montant dans l’intensité, le fagot de bois venait de voler pour s’écraser sur les jambes de la cadette qui ne rétorqua que d’un cri déchirant de douleur. Les larmes perlaient aux coins de ses yeux tandis qu’avec férocité la Colérique lui attrapa le col de son vêtement pour la tirer au dehors.

    - Arrête ! S’il te plaît ! Je t’en supplie, Arrête !

    Rien n’y faisait dans cet appel saccadé à la clémence parsemé des râles de souffrance et des suffocations des pleurs. Le ciel était comme la veille, gris et maussade, la pluie en plus. Les pas décidés de l’aînée piaffaient dans la boue, alors qu’en traînant sa sœur, la robe qu’elle portait se voyait davantage souillée du mélange terreux.

    - Tu… vas… Disparaître ! Le dernier mot crié résonna à des centaines de mètres autour, de paire qu’elle lui affligea une claque d’une rudesse extrême qui retentit sèchement comme un coup de fouet. Je ne veux plus te voir de ma vie ! Continua la plus âgée, le regard exorbité. Une nouvelle claque s’abattit sur l’autre joue, pareille en force. Ni toi, ni ton visage, ni même un regard ou un cheveux ! Tu m’entends ?!

    Les doigts restaient marqués sur les joues de la cadette et cela ne cessait de continuer. Son cou fût largement éprouvé au fil de l’assaut furieux de sa sœur, une chance qu’en faiblissant elle ne l’ai pas énuqué. Son regard transcendé par la détresse et le vide ne savait plus ou se focaliser. C’est à la suite de trois coups au ventre qu’elle fût rabattue lourdement dans la boue. Le sang était apparu sur ses traits gaillards et poupons, d’autres hématomes se formaient eux aussi ici et là.

    La jeune fille resta une bonne dizaine de minutes le visage dans la terre et l’eau, sans jamais que les larmoiements ne prennent fin. C’est encore plus misérablement que le jour précédent qu’elle essaya de se relever, la pluie ruisselant sur ses traits, tout son habillement était définitivement mouillé. Le tonnerre éclata lui aussi avec colère à en faire trembler le sol. La petite fille désemparée et à bout de force rejoignit le chemin pour descendre.

    Elle n’avait plus su quoi faire dans son désespoir, ni même ou aller. Le village lui semblait être la destination, sans trop savoir quoi chercher. Des pensées toutes plus macabres les unes des autres s’immisçaient au cours de la descente. Des pensées qu’elle ne se serait jamais supposée capable d’imaginer, elle la Rêveuse.

    C’est finalement aux abords des habitations que sa silhouette à la démarche branlante apparut dans une nuit bien ancrée. A quelques mètres de la maison de Monsieur Georges elle s’effondra littéralement au sol, sans ménagement. Son corps désarticulé voyait les gouttes de la pluie battante s’écraser sur elle avec intensité, son regard se clôtura lentement braqué sur la porte fermée de la bâtisse alors que l’espoir mourait à petit feu en elle. C’était la troisième fois qu’elle mordait le sol dernièrement contre son gré et deux dans la même journée. Certainement la dernière fois, pour de bon. Jamais du haut de ses neuf ans elle n’avait espéré cela …
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    Pleasance Hargreaves

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    3 ] L'inébranlable

    Message par Pleasance Hargreaves le Ven 2 Fév - 1:59



    Innocence




    Les yeux clos, une main par dessus la couverture, fermée, contre son thorax qui enflait à allure régulière au rythme de sa tranquille respiration. La jeune fille gardait un doux sourire. Les fins rideaux de tissus, arqués, laissaient filer sur elle les quelques rayons chaleureux du soleil au travers du vitrage . Il faisait bon dans la pièce et davantage à être sous cette couette. Quelques bouts d’étoffes fins trempés au préalable dans du blanc d’œuf collaient par endroit sur le visage de la fillette, qui avait reprit des couleurs.

    La décoration et le mobilier étaient faits dans un bois rustique. Une étagère solide avec quelques livres dedans à la gauche de ce lit, une table de chevet avec une petite boite de sucreries dont le médecin local vantait les mérites pour la gorge côtoyait une lampe à huile élancée, au verre parfaitement travaillé pour représenter une bougie. Un gros tapis rond avec un motif spiral reposait au milieu de la chambre. L’harmonie était parfaite, le temps semblait suspendu. Les tracés de l’astre mettait sous lumière les particules de poussière persistantes qui voltigeaient au ralenti, comme un puits éclairant au travers des feuillages, montrerait au grand jour l’atmosphère féerique d’une clairière perdue dans un bois.

    Ses petits doigts agrippèrent brièvement l’édredon tandis que son inconscient sourire ne fît que s’étendre :Ses songes devaient être agréables. Enfin ses yeux bruns émergèrent de paupières fébriles et peu réactives. Le regard plissé cause du soleil tapant, elle mit un temps certain à constater de l’endroit où elle était. Et ce lit aussi. L’odeur de la cire sur les meubles, au mieux. Son sourire resta de façade, comme figé lorsqu’elle reconnue enfin, par l’extérieur, le petit village d’Épillac. Elle gigota dans le lit, pour mieux profiter de ce qui se tenait à ses côtés. La literie grinça un peu et le plancher tout aussi vieux à son tour.

    En faisant le constat que sa robe était accrochée et cintrée au garde-manteau de la porte, propre, de l’autre côté, elle entendit le sol craquer au fil d’une arrivée. La clenche bascula et un imposant bonhomme fît son entrée. Il était âgé, c’était ce que supposait cette barbe fournie blanche et les quelques centimètres de cheveux hirsutes qui se dressaient en des épis ici et là. Il avait quelque chose de sage au fond de son regard et ses traits mettaient en valeur son côté affable. Aubert Georges. Rien ne donnait de prime abord à ce grand monsieur l’expertise et la précision dont il faisait preuve avec ses mains. Artisan tisserand, il lui arrivait de manière assez rare de monter quelques pièces comme des gilets, tout particulièrement prisés. Si le temps donnait dans l’abondance, il était aussi responsable de la conception de quatre ou cinq duvets pour l’un des quatre marchés hebdomadaire où il exposait.

    Il avança vers la fillette, toujours aussi bordée. Une main assurée trouva prise sur le dossier de la chaise en bois pour la rapprocher, faisant racler les pieds au sol, puis vint enfin s’y asseoir. La paume de sa dextre entra en contact avec le front de l’alitée qui ne cessait de le regarder.

    - Comment vas-tu, ma jeune patiente ? Lui sourit celui-ci de part en part de sa proéminente pilosité.
    - Hm … Heu … , puis le silence.
    - Tu n’es pas très loquace, mais tu es éveillée, c’est déjà ça. Il prit un instant pour la considérer, retirant sa main pour la laisser sur sa cuisse, s’appuyant dessus sous le poids de sa carrure. Te voila en meilleure forme que lorsque tu as été trouvée sous la pluie, son pouce indiqua la fenêtre et par conséquent le dehors. Je suis monté voir ta sœur et … , quelques plis au front appuyaient d’une gravité certaine, j’ai appris ce qu’il était arrivé à ton Père.

    A la simple évocation de sa sœur, la jeune fille afficha une moue dérangée avant d’enfin entamer d’une voix qui reprendra intensité au fil d’un éclaircissement.

    - Vous l’avez vu, alors, Monsieur Georges ?
    - Et bien oui. Ta sœur va bien ou du moins, mieux que toi. L’œil compatissant de la condition de sa jeune voisine il continua, Quand je t’ai ramené ici et à la vue de ton état, je me suis empressé de te mettre au lit et de veiller sur toi. Bien sûr, je n’y serais pas arrivé sans l’aide d’Anneis. Mais le peu que tu as réussi à ingurgiter venait de ses connaissances. Je suis monté ensuite chez toi, grandement inquiet. Ta sœur était là, seule. Calme et assise sur une chaise, le regard absent. Elle m’a tout expliqué. Le bétail égaré, la chute de ton papa et qu’elle ne savait pas où tu étais. Nous avons enterré ton papa, il y a quelques jours. Sans toi… Je suis désolé, mais il fallait le mettre en terre au plus vite. Et deux ou trois moutons ont été ramenés des montagnes, en bonne santé.
    - Elle ne savait pas où j’étais … , répéta cette dernière en baissant les yeux. Où est enterré Papa ?
    - Tout proche, plus loin de votre maison. A côté de Paige. C’est le mieux, que ton père soit à côté de ta mère. Le vieil homme vint couver l’unique main débordante de celle-ci, réconfortant. Tu dois être déboussolée de ce qu’il arrive mais… Te souviens-tu de ce qu’il est arrivé depuis l’accident ? Pourquoi tu étais ici, au village et non chez toi ?

    Comme pour se prémunir d’un mal intérieur causé par les sentiments, c’était le vide qu’elle ressentait à cet instant même. Instant même ou elle revoyait tout. Son départ avec son père, la chute, sa sœur qui l’étranglait, son réveil, son retour … Et son arrivée au village. Elle secoua la tête, doucement en regardant le tisserand. Elle mentait. Jamais elle ne s’adonnait à cette pratique. Pourquoi le faire maintenant ? Parce qu’elle était responsable de la perte de son père ? Parce qu’elle avait causé toutes les peines du monde à sa sœur et qu’elle l’avait viré ? Parce qu’elle avait honte de s’être faite rouer de coups par son aînée ?

    - Non, je ne sais plus …

    L’hôte opina courtement en se relevant de sa chaise.

    - Ça fait des jours que tu es ici, le temps s’est écoulé. J’ai dit à ta sœur qu’elle pouvait passer pour te voir, mais elle n’est pas encore venue. Il se détourna pour l’observe pleinement, toujours aussi grave. Ta sœur est tout aussi atteinte, ne lui en donne pas rigueur. Elle pense à toi, je le sais. Puis un éphémère sourire naquit sous cette barbe. Tu as de nouveau des couleurs, ta température est constante, je vais te préparer de quoi manger un peu. Puis nous monterons te redonner, elle veillera davantage et mieux sur toi que moi. L’air te fera du bien. C’est dans l’encadrement de la porte qu’il précisa. C’est Anneis aussi qui a lavé ta robe, l’a repassé et t’a mis dans ce que tu portes. C’était mieux que cela soit fait entre filles. Prends ton temps pour t’habiller.

    Puis il referma derrière lui, laissant à la fillette toute son intimité et au silence. Elle resta une bonne dizaine de minutes assise dans le lit, songeuse et déjà soucieuse. Pour rien au monde elle ne voulait remonter dans son petit chez-elle. L’appréhension d’une réaction disproportionnée de sa sœur, une remarque, une critique, un geste. Ses pieds nus se stabilisèrent sur les planches pour se diriger faiblement vers sa robe. Diable qu’elle sentait bon, si bon qu’elle y fourra son nez dedans pour en inspirer une grande bouffée. C’était encore un peu flou pour elle ce que faisait Anneis. C’était une dame de l’âge de sa mère, dans ses souvenirs, qui avait une petite boutique avec beaucoup de plantes sous bocaux, parfois des pétales, des tiges, le tout aligné de manière méthodique dans une grande étagère. Elle soignait aussi et pas que les hommes, les animaux parfois. Pas pour de l’argent, ou alors on donnait ce que l’on voulait. Une rebouteuse qu’ils disaient. Mais c’était quoi exactement une rebouteuse ? La fillette savait simplement que c’était quelqu’un d’une extrême gentillesse, toujours la même dans l’humeur.



    Elle prit le temps de s’habiller pour sortir.



    Une main sur la rambarde de bois, à l’étage, la petite fille se montrait enfin dans sa robe qui avait retrouvé l’éclat comme au premier jour. Le regard porté sur le bas, enfin venait à ses narines une odeur délicate et sucrée. C’était chaud, en cours de fabrication. Le rhum apportait sa petite touche dans ces effluves qu’elle commençait à suivre, doucement, hésitante, en empruntant le grand escalier qui faisait le coin, en un « U ».

    - Viens, approche, convia le tisserand, armé d’une spatule dans une main, l’autre à faire tourner et étaler la pâte sur la plaque chaude avec le petit râteau. Le vieil homme avait sanglé un tablier de cuisine aux motifs tartans verts
    - Ça sent drôlement bon, lui concéda-t-elle un fin sourire aux lèvres, maintenant à quelques pas de lui.
    - Ce sont des crêpes, tu les aimes ? Je te les fais tout spécialement. Prends place, je vais te servir.
    - C’est gentil Monsieur Georges.

    Soignant les plis de sa robe pour ne pas la froisser davantage, elle prit place. Devant elle se tenait multitudes de confitures faites maison, datées sur les bocaux d’une petite étiquette : Mûre, abricot,   fraise, coings … Dans un bol une compote de pommes certainement. Plus loin de la crème de marrons. Dans des bouteilles translucides en verre, là encore datées, des jus de fruits artisanaux dont la plupart offerts : Raisin, pomme, orange. Jamais elle n’avait vu une table aussi remplie de choix. L’envie était omniprésente et pour tout. Goûter de tout, prendre de tout. Elle observa son hôte procéder à la manœuvre qui revenait vite en un même schéma. Plonger la louche, essuyer le trop-plein et ne pas faire baver la pâte, déposer le tout au centre de la plaque, se saisir du râteau pour étaler dans le sens des aiguilles d’une horloge, retourner au bout de quelques minutes. Dans ses souvenirs, c’était sa mère qui faisait les crêpes. Elle restait à ses côtés, la tête juste à niveau pour observer, proche, et profiter de la chaleur.

    Elle revoyait son doux sourire… Qu’est-ce qu’elle était bien avec maman, qu’est-ce qu’il était bien ce temps … Hélas, résiduel restait ce filtre terne qui se plaçait sur ses souvenirs. Son esprit la bridait sans qu’elle ne le sache vraiment, si le bonheur ressurgissait à la vue de ces images, c’est une grande peine qu’il tentait de contenir. Puis, enfin, le soir, puisqu’on ne faisait les crêpes par habitude que parfois et le soir, Papa. Bienheureux, les joues un peu meurtries par le vent cependant, mais content de retrouver sa famille. Papa… Un père qu’elle ne saurait plus revoir que par le travers de ces brides du passé.

    Une boule au ventre, la jeune fille afficha les traits de la tristesse. Enfin elle venait de comprendre que le passé resterait le passé. Enfin, l’idée avait fait son chemin, que lorsque l’envie d’être proche de son père se ferait sentir, elle ne saurait au mieux qu’aller devant cette stèle tombale sans trop savoir quoi faire ou dire.

    - Ça ne va pas ? Je les ai raté ? Tu veux autre chose ? Sourit Aubert qui venait de placer le plat devant sa patiente.
    - Oh. Si, si, opina la jeune fille, J’ai… Je pense à Papa et Maman…

    Une douleur certaine la prenait, il en fallait peu pour qu’enfin ses quelques faibles défenses ne volent en éclat. C’est dans le fond de son regard que le vieil homme comprit qu’une interrogation lui était adressée. Comme un appel. Il inspira en plissant le front, un peu plus grave, s’assit, déposa ses coudes sur la table une main sur l’autre pour enfin la fixer.

    - Tu sais. J’ai moi aussi perdu des personnes que j’aimais. Mon père, et ma mère. Pas aussi tôt que toi et ça me désole. Il faut te dire que si toi tu ne les oublies pas, eux non plus, ne t’oublient pas. Son index désigna un ensemble invisible, comme dans toute la pièce. Ils seront partout ou tu souhaites les voir. Avec toi, au quotidien. Dans ton cœur, dans tes pensées. C’est certainement difficile de comprendre ça quand on est une petite fille, souffla-t-il dans une sorte de rire qui n’en était pas un. N’ai pas peur d’avoir mal, d’être triste. Laisse tes émotions aller. Si ils te manquent, alors pense à eux. Si ils te donnent l’envie de pleurer, alors pleure. Si tu veux te rattacher à eux, alors dépose des fleurs que tu auras cueilli là où ils sont. L’homme chercha pour quelques secondes ses mots encore, voyant parfois la petite fille trouble qui ne cessait d’acquiescer néanmoins. Quoiqu’il arrive, ne te prive pas de vivre, c’est important. Aubert souffla une nouvelle fois, bien trop abstrait, il le savait pour qu’elle arrive à déchiffrer tout ça. Prends ton temps pour manger, nous emballerons le reste pour que tu l’emportes. Elles sont pour toi. Puis il quitta doucement la pièce, pour la laisser.





    La jeune bergère ne mangea qu’une crêpe, finalement au sucre. L’appétit venait de lui être coupé. Le vieil homme fit placer la douzaine de crêpes restantes sur un plat qu’il lui confia. Les deux empruntèrent la montée pour rejoindre les quartiers des Hargreaves. La petite fille en traînant le pied, silencieuse.










    Trois coups sur le bois, donné d’un index replié. La porte s’ouvrit donnant place à une adolescente inexpressive voire sévère dans l’attitude, des sourcils bas et un regard las. L’aînée tenait la porte, dans sa longue robe noire à broderies blanches.

    - Et voici que je te ramène ta petite sœur. Elle marche, n’a plus de fièvre. Parfois un peu perdue mais… de paire il inclina la tête pour la saluer, employant l’un de ses affables sourires comme habituellement. Sa main droite se plaça sur l’épaule de la plus petite qui était en recul pour la faire avancer. C’est tout à fait compréhensible.

    L’aînée passa de son interlocuteur à sa sœur, qui elle rentra le cou pour se faire toute petite. L’inexpressivité là encore. Bien vite, elle en revint au tisserand.

    - Hm. Merci alors…
    - C’est normal. Surtout, s’il vous faut quelque chose les filles, n’hésitez pas à descendre au village, je vous aiderais. Et les habitants aussi, d’ailleurs. Nous pourrions nous relayer avec Anneis pour venir prendre de vos nouvelles, proposa-t-il en haussant les épaules.
    - Non, c’est bon. Je vous remercie. On saura faire. Et puis, si nous avons besoin d’aide, nous descendrons, comme proposé, lui rétorqua l’aînée avec lenteur, comme sans force.
    - Bon… Et bien, je vous laisse à vous, les filles. Vous avez certainement à vous dire ou à rester ensemble. Prenez soin de vous, quoiqu’il arrive. Et n’oubliez pas que je suis là, surtout. Donnez-vous du temps.

    Le vieil homme opina une dernière fois, non sans secouer l’épaule de la plus petite comme pour lui signifier qu’elle allait y arriver, pour le futur. Sa main s’agita courtement pour les saluer en partant, alors que déjà il disparaissait en descendant le sentier.

    La plus grande s’en retourna à l’intérieur, laissant la porte à demi-ouverte, en silence. La petite fille tirait doucement sur sa robe, un peu anxieuse. Un regard vers la descente, puis le dedans de la maison. La descente, le dedans de la maison. Elle vint à y pénétrer, refermant soigneusement après son passage.

    Installée sur le banc en bois, auprès de la table, l’aïeule présente reprenait à décortiquer la peau des pommes de terre, l’air absente. Un panier en osier à sa gauche, l’éplucheur en main, les pelures en un tas compact, le saladier avec les patates qui serviraient certainement pour manger prochainement. Le crépitement du bois, sec, qui se consumait dans le poêle à bois en tout et pour tout. La fillette observait sa sœur faire, adossée à la porte, comme pour prendre le moins de place possible. Rien, toujours le silence. Pas un mot. Pas un regard.

    - Je ne voulais pas rev-, s’essaya timidement cette dernière avant d’être interrompue, calmement cependant.
    - Prends un couteau et aide-moi, plutôt.

    Hochant la tête, elle se rapprocha de la table. Ses jambes passèrent par dessus le banc opposé pour s’installer. Se saisissant de l’opinel, elle se mit à la tâche du mieux qu’elle pu. Parfois en laissant quelques bouts de peau, parfois en enlevant plus de chaire que d’épluchures. Sa sœur ne lui en tint pas rigueur, étrangement. Le repas se déroula en silence, tout comme le coucher.

    A la seconde soirée, déjà bien entamée, et alors que l’heure semblait au sommeil, l’aînée enfila sa veste chaude pour s’extirper à l’extérieur. Il était difficile de trouver le repos avec ces événements et l’ambiance mortuaire qui planait. C’était donc ça, être en deuil alors... La fillette la regarda partir, les yeux à demi-passés par dessus sa couette. L’unique salle dans la maison servait autant de cuisine, que de salle à manger et de couches. Le bac à prendre la douche dans une pièce à part, là aussi où les commodités se situaient. Pourquoi sa grande sœur partait-elle aussi tard ? Devait-elle aller voir ? S’inquiéter ? Alors elle sortit de son lit, sur la pointe des pieds, prit à son tour un gros vêtement chaud, se chaussa de ses petits souliers pour passer la tête au dehors.

    Plus loin, sur la butte, la lune éclairait les deux stèles des parents, ainsi que leur première fille. Droite mais à la tête baissée. Solennelle. Elle partit en sa direction, se souvenant des quelques mots d’Aubert et du fait de partager des moments à deux. Elle voulait lui dire qu’elle était si désolée de ce qu’il s’était passé. Que jamais elle n’aurait voulu que cela se déroule. Que jamais elle n’avait espéré revenir pour l’embêter… Mais ce n’était pas facile. La discussion ne semblait pas vraiment ouverte ces derniers temps. Et même par le passé, elle ne l’avait jamais été. Jamais un seul moment de partage, jamais un instant pour jouer à la poupée ensemble. Et pourtant, le souhait en était fort… Elle aimait sa sœur… Mais difficile de s’imaginer si la réciprocité se faisait. La question se posait enfin pour elle...

    Dans un premier temps à quelques pas de celle-ci, silencieuse, elle s’entreprit à la nommer, très calmement et compatissante. Elle savait l’être malgré son âge.

    - Pl-

    Mais bien vite, un revers de main droite cinglant, puissant, trouva impact sur son visage. La fillette recula, prise au dépourvu. Grave, la plus grande se détourna pour l’observer. L’intonation tout aussi vide que depuis son retour.

    - Je n’ai pas besoin que tu viennes m’embêter à cette heure-ci. Je pense que Père et Mère ne souhaitent pas te voir, non plus.

    La lenteur dans les mots donnait une dimension vraiment profonde. Si profonde qu’elle réussi à toucher directement les viscères de la fillette. Celle-ci apposa sa main sur sa joue rouge, même si la pénombre ne le laissait pas supposer. La double dose physique et morale de violence la fit reculer davantage. Son regard s’embruma rapidement, pétillant de larmes, prêtes à déborder. Elle se dirigea en sens inverse, sans demander son du, pour finalement se terrer dans ses couettes. A pleurer en silence. A tamiser les suffocations qui venaient dans un tel moment.

    Alors elle embêtait donc toujours sa sœur … Ainsi elle n’était plus digne de venir voir ses parents … Pourtant les mots de Monsieur Georges ne coïncidaient pas. Mais il ne savait pas, lui, que toute cette histoire était de sa faute … Sinon, il aurait compris et adopté la même attitude depuis longtemps...

    Les jours passèrent, puis les semaines. Au début, c’était des mots cinglants et prompts : « Ne reste pas plantée là. », « Rends-toi utile, va chercher de l’eau. », « Ne t’approche pas de Père et Mère. ». Puis parfois une baffe, pour une coupure à la main en épluchant les légumes, parfois parce qu’elle avait fait déborder une infime partie de l’eau puisée, au sol. Le tout tendait à se transformer en des phases ou la plus petite subissait le saut d’humeur étrange d’une grande sœur tyrannique et rabaissante.




    En début de soirée, dans l’un de ces jours, des mois bien après...




    L’aînée avait fait la demande de ne pas bouger de la maison pour son court départ ou plutôt était-ce une passive mais sèche injonction. Les questions tournaient dans l’esprit de la plus petite. Elle savait avec pertinence que cette dernière ne se rendait pas pour faire un marché, et quand bien même, depuis le petit matin, elle serait déjà revenue. Elle avait réussi à manger comme elle avait pu. Une purée maison de pommes de terre, de l’eau et une pomme en dessert avec un biscuit. Le poêle tournait à son rythme dans son coin, tandis que d’un autre et sous la couette, elle observait l’intérieur de la maison. Jamais elle ne s’était retrouvée seule. Le tout devenait pesant, étrange, lugubre même. Enfin la porte bâilla. Toujours en silence, la plus grande se présenta et désigna sa sœur en tournant la tête vers l’extérieur. Quatre ou cinq hommes, habillés dans des drapés blancs et surmontés d’une coiffe pour certains pénètrent pour saisir la plus jeune.

    - Mais… mais…, se débattit oralement cette dernière. Qu’est-ce qu’ils font. Pourquoi ils font ça… Aide-moi… aide-moi !

    L’aînée la regarda silencieuse et vide, alors que le groupe n’eut pas grande peine à l’extraire du lit, la faisant léviter sous prise aux aisselles.

    - Tu es mieux, loin de moi. Loin de nous. Ne reviens jamais, tu n’as pas ta place.

    La fillette cria tout ce qu’elle pouvait, de manière stridente, les hommes n’eurent cure de son comportement. L’un à la faire taire d’une main devant la bouche. Un deuxième venait finalement la bâillonner pour la placer dans un grand sac à patates … Ils ressemblaient à monsieur le curé… à la différence proche qu’ils donnaient dans l’inquiétude. Elle ne les connaissait pour rien au monde.

    Ils soulevèrent le colis pour finalement partir et s’engouffrer dans les monts, au travers d’une nuit glaciale...

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